Le blues du Businessman

Samedi 1er juillet 2017

Le

 STÉPHANIE BÉRUBÉ - La Presse

On pourrait croire que c’est le blues du businessman, version agricole. Le besoin de se retirer en nature, loin des tours à bureaux, des conseils d’administration et des bals caritatifs chics où il faut bien aller, parce que c’est un contact qui organise l’événement. Et ça commence souvent comme ça. Une sorte d’appel de la nature. 

 

Au début, c’était pour aller bûcher du bois, dira l’ancien président de la Banque Nationale, Léon Courville. Mais après une couple de cordes, Courville est passé à la vigne. Et son Domaine Les Bromes produit maintenant environ 80 000 bouteilles de vin par an.

Les entrepreneurs à succès et cadres de (très) haut niveau qui se lancent en agriculture après, ou même pendant, une fructueuse carrière partagent quelques points communs. D’abord ils sont attirés vers l’agriculture durable, sinon carrément biologique.

« Pour ces gens-là qui ont été dans de grandes institutions, l’agriculture est quelque chose de très concret, estime Brigitte Bourque, « coach exécutif » chez Pauzé Coaching. C’est un retour à la source, un désir de laisser un héritage. Le fait qu’ils soient attirés par le bio s’explique peut-être par cela. Ils veulent ce qu’il y a de meilleur, de plus pur. Ils sont attirés par ce côté authentique de l’agriculture biologique. »

Autre point commun : leur petite business ne reste jamais bien petite.

« Le succès, c’est dans l’ADN de ces gens-là. Ils ne peuvent pas se débarrasser de ce réflexe à la retraite. Ils doivent avoir du succès. Ce n’est pas une question d’argent ni même un besoin de se prouver. Tout ce qu’ils font doit être un succès. »

— Brigitte Bourque, coach exécutif chez Pauzé Coaching

En plus de ce don pour la réussite, les gens qui ont consacré une partie importante, parfois démesurée, de leur vie au travail ont tendance à développer la même fougue envers ce qui devait, au départ, être un passe-temps. 

« Ce sont des gens qui se sont beaucoup valorisés dans leur travail et qui ont développé une identité professionnelle très forte, explique Linda Duchesne, coach en transition de carrière pour cadres. Ils développent naturellement une identité aussi forte dans cette nouvelle étape de leur vie, contrairement à d’autres personnes qui ont eu une carrière un peu moins flamboyante avec une identité professionnelle moins ancrée et qui ont consacré plus de temps pour faire autre chose en marge de leur carrière. »

« L’autre dimension, ajoute Brigitte Bourque, c’est la fibre entrepreneuriale. Plusieurs rêvaient depuis longtemps d’avoir leur propre business. Certains possédaient déjà une terre. L’agriculture est un heureux accident pour ceux-là. »

Un artisan de l’érable

C’est un peu ce qui s’est passé avec Henri-Paul Rousseau. L’ex-numéro un de la Caisse de dépôt et placement, maintenant vice-président du conseil de Power Corporation, fait aussi, dans ses temps libres, du sirop d’érable biologique. 

« J’ai toujours aimé l’agriculture, toujours aimé la nature. J’ai passé ma jeunesse dans le bois, raconte Henri-Paul Rousseau. Je suis fait pour être dans le bois. Pas pour être en ville. » 

En 1996, M. Rousseau s’achète une ferme dans la région de Dunham. « Je suis tombé en amour avec la vue sur le mont Sutton et la forêt », dit-il. 

Avec la vue, il y avait une érablière. 

« Une exploitation rudimentaire de 400 entailles, précise Henri-Paul Rousseau. Elle n’était pas exploitée à son plein potentiel… »

Son érablière, La Coulée franche, a maintenant 10 fois plus d’entailles.

« Je me suis entouré de gens qui connaissent ça et d’un bon réseau, raconte-t-il. C’est comme dans n’importe quelle business. On a appris le métier et épuisé toutes les sources d’information disponibles. » 

Alors, en plus d’études économiques, Henri-Paul Rousseau consulte maintenant des rapports d’agronomie. Il visite des expositions agricoles. Il parle avec précision des techniques de production, des subtilités de goût de son sirop et des performances de son érablière.

« On se pensait bon parce qu’on faisait 4 livres à l’entaille. Cette saison, on a fait 5,96 livres à l’entaille, raconte Henri-Paul Rousseau, avec précision et une fierté non dissimulée. C’est notre record. »

« C’est quand même une petite érablière, précise le producteur. Je suis un artisan. »

Un artisan de l’érable, peut-être, mais un entrepreneur en ce qui concerne la traçabilité. Car une fois plongé dans l’agriculture, Henri-Paul Rousseau s'est beaucoup intéressé à la traçabilité. Avec un ami, il a fondé une entreprise, Tracéricole, qui permettra aux consommateurs, et à l’industrie alimentaire, de savoir précisément d’où vient l’aliment qu’ils ont entre les mains et de prévenir la fraude alimentaire. 

« De fil en aiguille, je me suis passionné pour toute la dimension technologique de l’agriculture, confie-t-il. Dans la finance, dans les banques, dans les assureurs, on vit une révolution technologique. Toute la planète vit une révolution technologique. »

Le passe-temps du début a finalement pris des proportions imprévues au départ. 

« Je fais ça pour le fun, mais j’ai développé une expertise, car c’est devenu une vraie passion. »

— Henri-Paul Rousseau

« C’est un équilibre de vie. Quand on fait des jobs stressantes, il faut faire autre chose pour s’occuper l’esprit et le corps. »

Ils le font aussi…

Bernard Lemaire

Le cofondateur de Cascades ne connaissait pas grand-chose à l’élevage bovin lorsqu’il s’est lancé dans l’aventure du bœuf Highland, il y a quelques années. Son entreprise vient tout juste de lancer sa nouvelle image et son nouveau nom : L’Effronté, le bœuf qui a du toupet. Seulement cinq ans après sa fondation, le cheptel compte plus de 1200 bœufs. L’Effronté a une nouvelle usine à Notre-Dame-du-Bon-Conseil et lance un site de vente en ligne ces jours-ci. Lorsqu’il est au Québec, Bernard Lemaire, 81 ans, visite régulièrement ses fermes.

 

Denise Verreault

La présidente du Groupe maritime Verreault s’est lancée dans la culture de grains biologiques et sans gluten en Gaspésie. Sa Minoterie des anciens de Sainte-Anne-des-Monts a été officiellement inaugurée l’année dernière, après un investissement de 1,5 million de dollars, dont environ 15 % de fonds publics. Tous les grains sont produits localement par une dizaine d’agriculteurs. L’année dernière, l’entreprise a transformé 30 tonnes d’avoine, 30 tonnes de sarrasin et 5 tonnes de chanvre. Le moulin produit de la farine et du gruau distribués surtout dans des commerces de la région.

 

Frank Stronach

À 84 ans, le milliardaire canadien, fondateur de Magna International, possède un imposant élevage en Floride. La ferme Adena produit surtout du bœuf nourri à l’herbe. Beaucoup de bœuf nourri à l’herbe. Environ 8000 têtes par an pour le moment, le but de Stronach étant précisément de démontrer qu’on peut faire de l’agriculture durable et de l’élevage éthique à grande échelle. Les animaux sont donc en liberté sur les terres et élevés dans des conditions qui assurent leur bien-être. Adena a aussi un camion de rue et des steakhouses en Floride.

 

André Desmarais

Le président délégué du conseil, président et co-chef de la direction de Power Corporation (propriétaire de La Presse) s’est lancé dans l’agriculture il y a deux ans. Avec sa ferme des Quatre-Temps, à Hemmingford, André Desmarais veut prouver qu’on peut vivre de l’agriculture durable au Québec. Son partenaire dans cette aventure verte est Jean-Martin Fortier, auteur du Jardinier-maraîcher, spécialiste de la permaculture. La ferme des Quatre-Temps produit surtout des légumes, mais a aussi 300 poules et des cochons en liberté. Elle devrait être la première d’une lignée : André Desmarais souhaite parrainer 100 fermes dans les 10 prochaines années.

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